Ils refusent de faire leur service militaire : le retour des objecteurs de conscience en Europe
26 sept. 2025 – RTBF par Nathalie Guilmin avec Nathalie Versieux correspondante en Allemagne.
De plus en plus de jeunes Allemands font une demande pour obtenir le statut d’objecteurs de conscience. Chez nos voisins, un projet du gouvernement vise en effet à réintroduire un service militaire obligatoire. Qu’en est-il chez nous ?
En Allemagne, le gouvernement a ouvert le 27 août 2025, la voie à la réintroduction du service militaire. La Bundeswehr compte aujourd’hui 185.000 hommes. Berlin veut passer à 260.000 soldats. Un défi pour l’armée allemande qui cherche surtout des profils de techniciens, en concurrence directe avec l’industrie.
Le retour du service militaire obligatoire doit encore être confirmé par le Parlement allemand. Mais chez nos voisins, de plus en plus de jeunes font déjà valoir leur droit à l’objection de conscience leur permettant d’échapper au service militaire.
A l’heure d’un retour en force des services militaires en Europe, nous avons voulu savoir en quoi consistait ce droit à l’objection de conscience, son origine et sa pertinence en Belgique qui s’apprête à relancer un service militaire sur base volontaire à partir de janvier 2026.
En Allemagne, le droit à l’objection de conscience est un droit fondamental
L’objection de conscience, c’est la possibilité de refuser un service militaire obligatoire ou un enrôlement dans l’armée en raison de ses convictions. En Allemagne, le droit à l’objection de conscience est un droit fondamental, inscrit dans la Constitution. « Nul ne peut être appelé sous les drapeaux contre sa conscience« .
Cette objection de conscience n’a de sens qu’en cas de service militaire obligatoire.
Face à la menace russe et à la perspective d’un retour au service militaire, de plus en plus de jeunes entreprennent les démarches nécessaires pour devenir objecteur de conscience. 2500 dossiers ont été déposés entre 2012 et 2021 à travers le pays, contre 5600 demandes depuis l’invasion de l’Ukraine, soit le double en trois ans à peine.
En Allemagne, obtenir le statut d’objecteur de conscience passe par une procédure administrative très encadrée. La décision finale d’accorder ou non ce statut revient au ministère de la Famille, après avis de l’armée.
Il faut qu’on puisse identifier quel cas de conscience est provoqué par le fait de faire la guerre et se poserait à la personne qui veut devenir objecteur de conscience.
Jens Lattke responsable pour la paix et l’environnement de l’Église protestante à Magdebourg, aide les candidats à remplir leurs dossiers. « Quand le dossier est bien argumenté, il a toutes les chances d’être accepté. Ce qui est important est que les arguments soient plausibles. Il faut qu’on puisse identifier quel cas de conscience est provoqué par le fait de faire la guerre et se poserait à la personne qui veut devenir objecteur de conscience. Il faut vraiment se confronter à la question en profondeur. Ecrire trois lignes ne suffit pas.«
Des milliers de Belges ont été objecteurs de conscience
L’objection de conscience a aussi été reconnue dans la loi belge en 1964 et a persisté jusqu’à la fin du service militaire obligatoire en 1994.
Entre trente ans, plus de 30.000 hommes belges ont demandé et obtenu le statut d’objecteurs de conscience.
François Bazier, président de l’association Université de Paix à Namur, était l’un d’entre eux. En 1971, il refuse de faire son service militaire.
« J’ai fait la démarche, parce que j’avais des amis qui avaient fait leur service militaire et qui me disaient à l’époque combien c’était une perte de temps. Que c’était du gâchis ».
« À l’époque, j’habitais près de Namur, dans un petit village et nous étions 20 objecteurs de conscience à faire notre service civil.« , se souvient François Bazier.
Et sa décision de refuser de s’engager dans l’armée était mal vue. « Il y avait toute une culture, une idéologie qui disait que pour être un homme, il fallait faire son service militaire« .
Les objecteurs de conscience ont vu le jour en Angleterre
Le statut d’objecteur de conscience apparaît en Angleterre en 1919, après la Première guerre mondiale. « La grande boucherie amène, d’abord en Angleterre, à ce que des associations pacifistes mettent en avant cette idée d’être objecteur de conscience« , rappelle François Bazier.
« Pour la première fois, des jeunes appelés à servir sous les drapeaux, à remplir leurs obligations de milice ou en temps de guerre, pouvaient dire : moi, pour des raisons de conscience, pour des raisons philosophiques, religieuses ou de conscience, je ne peux pas accepter de servir sous les drapeaux et être amené à tuer, même à des fins de défense nationale« .
Durant la seconde guerre mondiale, quelques milliers d’objecteurs de conscience britanniques ont pu être reconnus comme tels et ont servi dans des tâches de protection civile.
Le refus de combattre a agité la Belgique dès l’entre-deux-guerres
Longtemps pourtant, le refus de combattre fait scandale. Les déserteurs font l’objet de procès. Dans les années 50, le militant Jean Van Lierde a dû effectuer dix-huit mois de prison et six mois de travail dans la mine du Bois du Casier à Marcinelle pour avoir refusé de rejoindre l’armée. Il témoignera d’ailleurs de « l’enfer de la mine » avant la célèbre catastrophe de Marcinelles et est considéré comme un des premiers objecteurs de conscience.
En réalité, la question agite la Belgique bien avant ce cas emblématique. Dès l’entre-deux-guerres : Bert Fermond puis Marcel Dieu et Léo Campion refuseront de servir l’armée. Ces derniers seront jugés par un Conseil de Guerre. Défendus en 1933 par l’avocat Paul Henri Spaak, ils contribueront au vote de la loi signée en 1964 par le Roi Baudouin
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« Le Déserteur » de Boris Vian, hymne pacifiste
En France, le débat est vif aussi. On se souvient de la chanson » Le Déserteur » de Boris Vian qui deviendra l’hymne des jeunes soldats envoyés en Algérie et qui refusent de combattre. A sa sortie, la chanson fait scandale et sera censurée. En 1954, le refus d’aller à la guerre et la désertion étaient des sujets brûlants.
Car si la guerre d’Indochine était une guerre coloniale avec une armée française de métier, le conflit algérien fera appel aux volontaires mais également aux jeunes conscrits français. Moins de dix ans plus tard, la France votera une loi reconnaissant les objecteurs de conscience en 1963.
Après mai 68, l’utilité des objecteurs de conscience est de plus en plus populaire
C’est après mai 68 que les objecteurs de conscience sont de mieux en mieux acceptés par la société.
« Il y a une reconnaissance progressive de l’utilité sociale de ces objecteurs de conscience qui vont constituer une bonne main-d’œuvre, pour plein de secteurs associatifs, d’hôpitaux, d’institutions éducatives, et qui vont, pendant 20 mois, apporter une force de travail non négligeable« .
« La loi permettait de refuser le service militaire et d’accomplir un service civil de différentes formes. Soit dans le secteur de santé, les hôpitaux, et qui était d’une fois et demie la durée du service militaire, ou alors dans le secteur associatif, ONG, bibliothèques, maisons de retraite. Dans ce cas-là, la durée du service civil était le double du service militaire« .
« C’est l’idée que la défense d’un pays n’est pas qu’une question militaire »
Après son service civil, François Bazier, qui est encore aujourd’hui président de l’Université de paix à Namur, a donné pendant une vingtaine d’années des formations aux objecteurs de conscience. Il estime que les questions qu’il abordait alors restent totalement d’actualité. Ce sociologue de formation rappelait par exemple l’expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité.
« Nous faisions deux jours de formation sur une thématique. C’est quoi désobéir ? C’est quoi la désobéissance civile, des mots qu’on entend maintenant. A quoi je veux obéir ? Ou encore, comment renforcer la résistance d’une société ? «
« La défense est une question qui doit concerner toute la société. Est-ce que la défense militaire est la seule manière de dissuader ? Est-ce qu’en renforçant le tissu associatif d’une société, on ne contribue pas à défendre sa collectivité ? », interroge encore François Bazier.
Disparition des objecteurs de conscience avec la fin du service militaire en Belgique
En Belgique, deux législations relatives au service militaire et aux objecteurs de conscience existent toujours. Mais ces dispositions légales ont été suspendues. Car le service militaire disparaît le 28 février 1995. Quelques années ont passé depuis la chute du mur de Berlin, en 1989. Le spectre de la guerre froide et son opposition entre les blocs de l’Est et de l’Ouest s’éloignent de l’Europe.
Le jour où… le service militaire prend fin
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« Dans la mesure où le statut d’objecteur de conscience ne peut être demandé que par des miliciens, il n’est plus possible de demander, depuis la suspension du service militaire en 1994, ce statut d’objecteur de conscience« , nous confirme la porte-parole du SPF Intérieur.
Certes, les jeunes de 17 ans s’apprêtent à recevoir une lettre les invitant au service militaire qui sera relancé l’an prochain. Mais ce service sera organisé de manière volontaire et ne nécessite donc pas de réactiver le statut des objecteurs de conscience chez nous.
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Le service citoyen, héritier des objecteurs de conscience
François Ronveaux a lui aussi été objecteur de conscience. En 2007, il forme la plateforme pour le Service Citoyen, proposant aux jeunes entre 18 et 25 ans de s’engager au service de la société. « Nous sommes en partie les héritiers des objecteurs de conscience. Ça fait partie de la genèse du service citoyen d’être passé par là« .
Il attendra mai 2024, soit quinze ans après sa création, pour que ce service citoyen soit reconnu et que les participants de 18 à 25 ans bénéficient d’un véritable statut pour leur engagement au service de la collectivité.
« Aujourd’hui, ce sont des services autonomes sur base volontaire qui n’ont plus rien à voir avec la résistance des objecteurs de conscience contre l’obligation d’engagement au service de la Nation. Aujourd’hui, le concept de citoyenneté a vraiment fortement évolué.«
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En Allemagne, le succès des objecteurs de conscience est lié à l’existence d’un service civil obligatoire
En Allemagne, contrairement à la Belgique, le service militaire obligatoire, a été ouvert dès 2001, à la dimension civile.
Ça a été incroyable, parce qu’en un an, à peu près les trois quarts des jeunes Allemands ont opté pour ce service civil obligatoire au lieu du service militaire.
Les jeunes allemands étaient obligés de choisir entre le service militaire et le service civil.
« Et ça a été incroyable, parce qu’en un an, à peu près les trois quarts des jeunes Allemands ont opté pour ce service civil obligatoire au lieu du service militaire« .
Dix ans plus tard, en 2011, le service militaire a disparu, en Allemagne. Et avec lui, son pendant civil est aussi passé à la trappe. Mais cet héritage explique en partie, selon François Ronveaux, cette tradition vivace des objecteurs de conscience chez nos voisins.
Qu’en est-il chez nous ?
La Belgique n’a pas pris le même chemin que l’Allemagne qui a opté pendant plusieurs années pour un service civil obligatoire.
« En gros, on a perdu 30 ans par rapport à beaucoup de pays. C’est énorme, si on imagine toutes les corps de jeunes qui auraient pu s’engager au service de la collectivité, de la société. Ces 30 années, c’est vraiment un gâchis. Et ce qui est terrible, c’est que ce gâchis continue parce que la loi n’est toujours pas mise en œuvre« .
Et même si le service militaire ne sera organisé que de manière volontaire, chez nous, François Ronveaux estime qu’il faut d’urgence concrétiser l’œuvre du service citoyen que le formateur Bart De Wever voulait faire passer à la trappe.
« C’est sûr qu’il y a un contexte mondial qui fait que le service militaire a repris du poil de la bête, de manière malheureusement légitime, puisque le monopole de la violence par l’Etat est légitime. Mais, à la fois du point de vue du jeune citoyen, comme du point de vue de l’État, il y a un besoin de cohésion et d’engagement au service de ce vivre ensemble, par rapport auquel le service citoyen répond très justement« .
Or, les résistances à ce projet axé sur le vivre-ensemble sont fortes, notamment du côté de la N-VA. Le gouvernement flamand a d’ailleurs déposé un recours en annulation contre la loi sur le service citoyen auprès de la Cour constitutionnelle. La décision est attendue le 23 octobre prochain.


