« Des idées sur le conflit »
Être pacifiste est passé de mode. Nous sommes une minorité vivant dans une frustration permanente dans le monde d’aujourd’hui. À ce stade, défendre la paix ressemble, d’un point de vue personnel, à adopter une posture masochiste.
Chaque matin, la première chose que je fais est d’écouter les actualités, sachant parfaitement que les choses seront probablement pires que la veille. Je le sais à l’avance, mais je lis quand même, ajoutant un jour de plus à la confusion générale. Tout cela se déroule alors que ceux qui partagent mes convictions se résignent peu à peu et sombrent dans l’indifférence.
C’est pour cette raison que je suis ici, en train d’écrire ces mots.
Je ne veux pas me retrouver dans une position simpliste, en supposant que, après tout, « c’est la vie! ». J’ai horreur de la phrase « l’histoire se répète » et de cette sensation d’être étranger à mon époque.
En ces temps incertains, certaines vérités sont difficiles à ignorer. La guerre est là, elle nous suit, et de génération en génération, elle arrache ce qu’il nous reste d’humanité.
Le texte que je vous présente ici est une brève réflexion, une tentative personnelle d’ordonner mes idées et d’exprimer une opinion sur ce qui, malheureusement, me définit comme pacifiste : la guerre.
Qu’y a-t-il derrière elle ?
L’exercice que je tenterai ici consistera à nous rapprocher de l’essence même de cette problématique. Et pour cela, je propose de commencer par analyser la base (ou peut-être l’origine) de la guerre : le conflit.
Qu’est-ce qu’un conflit et comment pouvons-nous le définir ?
Commençons par le début : le mot, sa définition et ses origines. Dans les langues latines, le terme « conflit » provient du mot latin confligere. Le préfixe con- signifie « ensemble », tandis que fligere se traduit par « frapper », « heurter » ou « affronter ». Littéralement, confligere signifie « heurter ensemble ». Ce mot présente deux principales facettes. La première, associée à l’image de la guerre, désigne une confrontation d’intérêts – qu’elle soit physique ou intellectuelle – entre deux ou plusieurs parties. La seconde était utilisée pour désigner des conflits internes, des dilemmes personnels ou des désirs incompatibles au sein d’une même personne. Dans des langues comme l’arabe, le japonais et le sanskrit, cette double interprétation linguistique est également conservée. Toutefois, il semble que la première facette ait gagné en importance avec le temps, reléguant partiellement la seconde et, par conséquent, perdant une partie de son essence originale. Cela nous invite à repenser la signification du mot et à nous demander si, peut-être, le conflit interne individuel et le conflit de groupe ne sont pas des entités séparées, mais des éléments interdépendants. Dit plus simplement, on pourrait avancer que le conflit entre deux groupes nécessite inévitablement un conflit interne au sein de l’une des parties impliquées.
Dans cette optique, il serait intéressant de commencer notre raisonnement en comprenant le conflit dans toute sa complexité. Au lieu de le diviser et de l’observer comme deux phénomènes distincts, nous pourrions le voir comme un phénomène de cause et d’effet. Un cycle, où d’abord, il y a un conflit interne individuel, qui se transmet ensuite en un conflit interne au sein d’un groupe social déterminé, pour finalement devenir un conflit ouvert contre un autre groupe.
Cette perspective étymologique semble trouver un sens dans la définition du conflit proposée par le philosophe et sociologue allemand Georg Simmel1. Pour lui, le conflit (au sens de confrontation entre plusieurs acteurs) a une fonction unificatrice qui sert à renforcer la cohésion d’une société traversant des tensions internes. Le conflit génère des consensus, redéfinit les identités en réorganisant les structures et les normes sociales préétablies. En somme, Simmel propose que le conflit est inhérent aux sociétés humaines et fonctionne comme une soupape régulant les tensions internes du groupe social de manière cyclique. Pour lui, la guerre est un instrument de l’inconscient collectif, utilisé pour adapter la société aux changements naturels de son histoire.
Cependant, nous ne pouvons pas nous limiter à l’étymologie du mot. Avec le temps, ce concept a évolué et s’est adapté à la modernité. Il existe des définitions plus techniques et juridiques, qui ont fait l’objet de consensus dans les instances internationales et qui sont utilisées pour aborder les confrontations armées. Les Conventions de Genève, par exemple, ratifiées par 196 pays en 1946, indiquent qu’il existe deux types de conflits armés : l’un international, qui fait référence aux affrontements entre États, y compris les occupations et les guerres de libération nationale, et l’autre non international, qui désigne les affrontements entre un gouvernement et des groupes armés à l’intérieur d’un État. À première vue, ces définitions correspondent parfaitement à la vision du conflit que nous retrouvons chaque matin dans les journaux. La guerre entre l’Ukraine et la Russie ou celle entre Israël et la Palestine en sont des preuves actuelles.
Cependant, il est intéressant d’approfondir certains points de cette définition, notamment en examinant en détail les acteurs d’un conflit. Peut-on vraiment limiter les acteurs d’un conflit aux groupes armés ou aux États ?
Si, par exemple, nous avons deux camps, dont l’un est armé et l’autre ne l’est pas, comme dans le cas des manifestations sociales où il existe clairement des affrontements physiques (entraînant parfois des morts) entre les forces de l’ordre et une partie de la société non armée, pouvons-nous aussi appeler cela un conflit armé ?
Allons plus loin. Dans cette définition des Conventions de Genève, on parle de gouvernements ou de groupes armés définis dans un cadre territorial.
Si nous interprétons le conflit sous une perspective de genre, nous pouvons affirmer qu’il existe historiquement une relation de domination et des affrontements directs entre les hommes et les femmes, avec des conséquences tragiques, comme le nombre de femmes assassinées chaque année2. Dans ce contexte, la notion d’identité ou de sentiment d’appartenance peut également s’appliquer à cette définition. Cependant, on peut se demander : quelles seraient les implications pour le monde si, aujourd’hui, les instances mondiales reconnaissaient l’existence d’un conflit de genre à l’échelle mondiale?
Depuis une perspective latino-américaine, d’autres questions très intéressantes émergent lorsqu’on aborde le sujet du narcotrafic. On sait que dans le sous-continent américain, la production et la distribution de drogues représentent l’une des problématiques les plus sensibles de nos sociétés. Les bandes rivales, qui se disputent le contrôle du marché, plongent des pays comme le Mexique ou la Colombie dans des confrontations comparables à la guerre entre Israël et la Palestine ou à celle en Birmanie. Cependant, d’une part, ces guerres ne bénéficient pas de la même médiatisation que les autres conflits (au contraire, on produit des séries Netflix glorifiant les narcotrafiquants des grands cartels comme Pablo Escobar), et d’autre part, dans ces cas, il manque le composant traditionnel d’un conflit armé où les groupes impliqués cherchent à prendre le pouvoir. Les batailles entre ces bandes ont un motif purement économique, produit d’un capitalisme exacerbé.
En poussant plus loin, nous pouvons aussi nous demander où se situe exactement la frontière territoriale d’un conflit. Vue depuis la Belgique, une grande partie de la drogue produite en Amérique latine transite par les ports d’Anvers3, influençant en profondeur les conflits liés au banditisme et au crime financier en Europe et en Belgique. Cependant, bien qu’il se manifeste de façon violente en Amérique latine, ce problème semble être perçu comme purement local, bien que d’un point de vue pénal, la co-responsabilité du délit implique à la fois l’acheteur et le vendeur.
Cet exercice d’analyse de la définition des Conventions de Genève n’est pas anecdotique ; au contraire, il est essentiel pour comprendre comment une guerre ou un conflit est interprété. La définition elle-même conditionne les débats dans les instances internationales, monopolisant des concepts qui influencent indirectement la manière dont nous écrivons l’histoire et nous positionnons en son sein.
Ces interrogations ouvrent la voie à d’autres questions tout aussi intéressantes. Par exemple, quand commence et finit un conflit ? L’Histoire, écrite avec un grand H, tend à se concentrer sur les guerres, leurs dates de début et de fin. À l’école, on m’a appris, par exemple, que la Seconde Guerre mondiale a commencé en 1939 et s’est terminée en 1945. Mais pourquoi ? Peut-on avancer l’idée que les deux guerres mondiales ne constituent en réalité qu’une étape d’un même conflit entre les puissances occidentales de l’époque ? Et qu’il ne commence pas avec la Grande Guerre de 1914-1918, mais bien avant, avec la guerre franco-prussienne sous Napoléon III en 1870 ? Les traités d’amnistie déterminent-ils vraiment la fin d’un conflit entre deux groupes ? J’aurais tendance à dire qu’ils marquent plutôt une trêve. Cependant, selon la perspective historique classique, nous nous concentrons spécifiquement sur ces moments marquants, dans le but de simplifier un enchevêtrement de problèmes qui persistent clairement et justifient souvent la résurgence de nouvelles confrontations à l’avenir. Réduire un conflit à une guerre fait également partie d’un processus idéologique visant à simplifier les causes réelles du conflit en les ramenant à des éléments faciles à comprendre. Dans le cas de la Seconde Guerre mondiale, tout est réduit à l’image d’Hitler et du nazisme, comme si une seule figure pouvait représenter l’ensemble des problèmes sociaux4 ayant fracturé les nations en guerre. Une sorte de bouc émissaire, un élément causal facilement identifiable comme « bon » ou « mauvais ».
Il existait des causes économiques et sociales qui expliquaient pourquoi des peuples étaient prêts à s’entretuer au nom d’une nation ou d’une race. Un contexte où une grande partie du tissu social baignait dans des idées impérialistes5, racistes6 ou nationalistes7.
Il y avait aussi des fractures internes dans ces pays, dues aux inégalités de classe évidentes, comme en témoignent la Commune de Paris en 1871 ou l’effervescence politique des groupes révolutionnaires allemands, tels que les Spartakistes avec la célèbre Rosa Luxemburg à leur tête. Cela nous amène à envisager une autre vision du conflit : la définition structuraliste (reconnaissable dans les travaux de Karl Marx, Pierre Bourdieu ou Louis Althusser), qui défend l’idée que le conflit est inhérent aux sociétés fondées sur des inégalités sociales importantes, qu’elles soient de classe, d’ethnie ou de genre. Le problème réside dans la manière dont les sociétés canalisent ce conflit interne et comment elles le résolvent. C’est là, sur ce deuxième point, que cette réflexion nous invite à analyser la situation actuelle des pays ayant opté pour des gouvernements d’extrême droite aux tendances fascistes. Ces groupes nous poussent à penser que le problème ne se résoudra pas par le dialogue interne (tant personnel que social) ni par le renforcement de nos démocraties, mais que tout se résume à croire que le problème est étranger à notre société : dans ce cas, l’autre, l’étranger.
Le conflit entre deux peuples est un tissu complexe qui se construit de génération en génération, et la profondeur de ce phénomène est difficile à mesurer en dates et en traités. En 2019, lorsque le Estallido Social (soulèvement social en français) a éclaté au Chili, des millions de personnes sont descendues dans les rues pour réclamer une transformation structurelle du système. Pendant des mois, des gens de tous horizons se sont unis contre la classe politique en général pour exiger un changement dans les formes de représentation sociale, mais aussi dans un système économique responsable de la précarité et des inégalités sociales du pays. Au-delà d’un simple point de vue politique, un des phénomènes qui m’a le plus marqué a été que, dans de nombreuses manifestations, les Chiliens et Chiliennes ont détruit et vandalisé des monuments de l’époque coloniale espagnole8. Cette anecdote, à mon avis, contient un élément clé pour répondre à notre interrogation. L’indépendance des pays latino-américains a eu lieu au début du XIXᵉ siècle, marquant la fin de près de trois siècles de colonisation. Ce processus prend une tournure intéressante si l’on considère que la majeure partie de la population actuelle est le produit du métissage entre Espagnols (et autres Européens) et peuples autochtones. Pourtant, pourquoi, deux siècles plus tard, au milieu d’un conflit entre l’État chilien et son peuple, ressurgissent des tensions historiques vieilles de plus de 200 ans ? Comment se fait-il que ces disputes, apparemment sans lien avec les causes immédiates du soulèvement social, redeviennent pertinentes ?
La perception de la douleur, transmise de génération en génération, s’est enracinée dans les courants profonds de l’inconscient collectif chilien. Ces actes, apparemment « irrationnels », réapparaissent avec une violence jusqu’alors inédite. La vengeance s’est exprimée par inertie, sans leaders ni discours. Ces questions sociologiques me poussent à réfléchir aux raisons derrière les causes conjoncturelles qui nous maintiennent dans un conflit constant, et à la façon dont nous portons en nous les problèmes des générations qui nous ont précédés.

@Olivier Piraud : https://www.linkedin.com/in/olivier-piraud-6037381b2/
1 Georg Simmel (1858–1918) était un sociologue, philosophe et critique culturel allemand de renom, reconnu comme une figure clé des origines de la sociologie moderne. Son travail se distingue par l’exploration des aspects les plus intimes et subjectifs de la vie sociale, mettant l’accent sur les interactions quotidiennes, les dynamiques des relations humaines et les structures sociales. C’est principalement dans sa publication posthume intitulée Le Conflit, publiée en 1995, qu’il aborde plus particulièrement ce type de thématiques.
2 Nous pouvons, par exemple, prendre le cas des études réalisées sur le continent européen par l’Institut européen pour l’égalité entre les genres (European Institute for Gender Equality). Dans son dernier rapport publié en 2024, il est indiqué que 30,7 % des femmes européennes ont subi des violences physiques, des menaces ou des violences sexuelles à un moment donné de leur vie, et qu’environ mille décès sont enregistrés chaque année. Le rapport peut être consulté via le lien suivant: https://eige.europa.eu/publications-resources/publications/eu-gender-based-violence-survey-key-results.
3 En collaboration avec le réputé centre international de recherche journalistique contre le crime organisé, Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP), le quotidien colombien Cuestión Pública a publié, à travers son travail d’investigation, une série de rapports sur les modes opératoires des grands cartels de narcotrafiquants en Colombie. Ces rapports révèlent les connexions
des narcotrafiquants avec des entreprises européennes, comme la multinationale danoise MAERSK, pour faciliter la gestion de leurs activités en Europe et dans les pays riches du monde. Le lien :
https://cuestionpublica.com/narcofiles-el-nuevo-orden-criminal/.
4 Dans le documentaire The Pervert’s Guide to Ideology, réalisé par la cinéaste anglaise Sophie Fiennes, le philosophe slovène Slavoj Žižek plonge dans les scènes de divers films de la culture pop pour les analyser et révéler comment elles perpétuent et renforcent les idéologies dominantes dans la société. À travers une approche incisive, Žižek explore cette thématique en établissant une comparaison particulièrement fascinante avec le film Les Dents de la mer (Jaws) de Steven Spielberg. Dans cette analyse, il utilise la figure du requin comme une métaphore de certains comportements sociaux, le comparant à la construction symbolique de figures comme Hitler pour illustrer le fonctionnement des dynamiques idéologiques et sociales.
5 La Conférence de Berlin de 1885 est une illustration claire de l’état de l’impérialisme européen, où 14 pays européens se sont partagé le territoire africain.
6 Un exemple clair peut être la pertinence du darwinisme social dans les facultés des sciences naturelles et sociales. Cette théorie applique des concepts de l’évolution de Darwin, tels que la « survie du plus apte », aux sociétés humaines. Apparue au XIXᵉ siècle, elle a servi à justifier les inégalités sociales, économiques et politiques, en affirmant qu’elles reflétaient un prétendu ordre naturel. Elle a été utilisée pour soutenir des politiques impérialistes, racistes et eugénistes, bien qu’elle soit dépourvue de fondement scientifique.
7 C’est justement à cette époque que le concept de nation commence à prendre de l’importance sur la scène européenne. Des états-nations comme l’Italie ou l’Allemagne se sont formés, les langues ont commencé à homogénéiser des territoires et des peuples, comme ce fut le cas du français ou de l’émergence de l’hébreu moderne. Par ailleurs, c’est également le début de la diffusion des fameux mythes fondateurs des peuples, comme celui de l’origine du mythe aryen dans les pays germaniques.
8 Dans le quotidien chilien Interferencia, un reportage a été réalisé sur les répercussions des monuments historiques coloniaux vandalisés pendant les mois du soulèvement social. Le lien de l’article est le suivant:
https://interferencia.cl/articulos/dos-anos-de-la-destruccion-de-monumentos-coloniales-que-paso-con-estos-simbolos.



